François Poitou 5tet

Est-ce parce qu’il a un diplôme d’ingénieur de « phy- sique du solide » que François Poitou a ce talent de donner de la légèreté à la musique et de faire des instruments des objets aériens ? Avec « Le Sec et la Lune », le contrebassiste compositeur présente une suite au très remarqué « Funambule », dont la sortie
en 2017 lui a valu une pluie d’éloges. A la tête d’un groupe à l’orchestration singulière, qui évolue entre les sphères du jazz et du classique, il signe une nouvelle fois un album d’une grande élégance, aux vertus aussi cinématiques qu’enchanteresses.

Hier, aujourd’hui, demain… c’est le titre d’ouverture de ce disque qui semble défier le temps et placer les musiciens en apesanteur dans des partitions rigoureuses, pleines d’élans et de poésie. François Poitou est un créateur de mondes. Il tisse les sons comme des fils délicats, entrelace des textures instru- mentales ténues avec grâce et crée des tableaux qui semblent se métamorphoser en véritables courts métrages musicaux. Faut-il s’étonner qu’un titre de cet album, comme du précé- dent, soit devenu la base d’un film d’animation réalisé par Marie Opron, tant ses pièces convoquent d’impressions visuelles ?

François Poitou a ce talent d’abolir les frontières entre les mu- siques et de donner à entendre des compositions qui, telle la houle marine, ondulent d’un monde à l’autre avec une pure- té de mouvement qui fait sa force. Il l’exerce non seulement au sein de ses partitions mais aussi dans l’intelligence de son orchestration, qui semble transporter les instrumentistes d’un monde à l’autre. Si son groupe peut s’envisager comme la rencontre d’un quatuor à cordes avec un trio de jazz, en réalité, les limites sont poreuses, et l’on entend ainsi le violon de Bastien Ribot prendre des libertés d’improvisa- teur flamboyant ou le saxophone soprano de Maxime Ber- ton revêtir les atours d’un hautbois. La guitare de Federico Casagrande prend, quant à elle, dans de délicats pizzica- ti des allures de harpe, la clarinette basse fait naturellement le lien entre les deux mondes, tout autant que la contre- basse du leader qui rentre et sort avec aisance de l’orchestre.

Pour ce musicien « qui ne revendique pas beaucoup plus que le jazz et la mu- sique de film » comme sources d’inspiration, ce nouvel album est d’abord l’aventure d’un groupe qui s’est trouvé et s’est développé au fil des concerts. Soudés par l’ambition de défricher ensemble ce terrain d’entente, d’écoute et de jeu, les solos des jazzmen viennent s’intégrer dans une archi- tecture de forme, les cordes dessinent des contrepoints à la guitare ou à la cla- rinette basse, dans un équilibre de voix d’une formidable présence, comme si la musique de chambre et l’esprit du club de jazz ne faisaient plus qu’un. D’une écriture précise à laquelle la rigueur n’enlève aucune légèreté, François Poitou édifie ainsi tout un monde animé et vivant, sensible et lyrique, qui s’impose dès les premières notes par sa cohérence et son onirisme.

Pour celui qui est devenu musicien sur le tard, après un passage dans la finance (versant technologique) qui s’est soldé par un désir de revenir à des choses plus essentielles, la musique a toujours été une seconde vie. Elle s’est imposée comme la sienne grâce à quelques rencontres avec des contrebassistes comme Peter Giron ou Gilles Naturel, qui ont su encourager une passion née, comme chez beaucoup d’adolescents bassistes, pour Marcus Miller et Jaco Pastorius. Passé par le CMDL où il a suivi les cours d’écriture de Jean Gobinet et Carine Bonnefoy, François Poitou a travaillé abondamment avec la chanteuse argentine Natalia Doco, et dirigé des groupes avec le saxophoniste Boris Blanchet ou le guitariste Misja Fitzgerald Michel. Il est désormais pleinement musicien.

Revendiquant une « position d’observateur », depuis sa place de contre- bassiste, François Poitou édifie une musique de l’intime, qui assume ses gravités et ses subtilités, dans un entre-deux qui lui sied bien. Il est celui qui contemple la manière dont les solistes s’emparent de ses propositions pour les habiter de leur talent : le guitariste Federico Casagrande (entendu avec The Drops, en duo avec Enrico Pieranunzi ou en solo), le clarinettiste et saxophoniste Maxime Berton (repéré auprès de Roberto Negro et Lou Tavano) ou le violoniste Bastien Ribot (brillant émule de Didier Lockwood dont il fut l’élève), qui partagent la scène avec l’altiste Aude-Marie Duperret (orchestre Lamoureux, Les Siècles…). L’album s’illumine aussi de la présence sur un titre de la chanteuse Emel Mathlouthi, égérie du « printemps arabe » en Tunisie en 2011, artiste engagée à la voix exceptionnelle que François Poitou a côtoyée à l’occasion d’une création au festival de Carthage en 2017.

S’il doit son titre au souvenir d’une sortie sous-marine, « Le Sec et la Lune » peut surtout s’entendre comme une invitation à plonger dans une forme de rêverie musicale. « Jusqu’à présent, à chaque occa- sion que nous avons eue de jouer en public, notre objectif à été d’ame- ner les gens à rêver », confie d’ailleurs François Poitou, à propos de ce projet. Nul doute que l’audition de cet album, dans ses beautés téné- breuses comme dans ses grâces alanguies, ne s’accompagne de l’éveil de quelques songes chez celui qui saura se laisser gagner par sa poésie.

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