"Hémisphères" : Guillaume Latil & Matheus Donato

On connait les hémisphères nord et sud du globe terrestre, comme on connait les hémisphères droit et gauche du cerveau humain. On connait aussi, l’importance de bien titrer dans le registre de la musique instrumentale. Quels sont, alors, les Hémisphères désignant l’album de Guillaume Latil et Matheus Donato ? Deux pour ne faire qu’un, ils ont combiné leurs origines, leurs parcours et leurs pratiques distincts. Ça ne coulait pas de source. Violoncelle pour l’un et cavaquinho pour l’autre, c’est une prouesse de produire autant de beauté dans l’entrelacs des cordes. Il faut comprendre les trajectoires pour apprécier qu’elles se rencontrent dans une cage d’escalier.

Guillaume Latil est violoncelliste, compositeur et arrangeur balançant entre jazz et musiques « du monde ». Son ouverture d’esprit prend sa source dans son enfance marseillaise quand sa mère Chantal Darietto-Latil, professeure de violoncelle et adepte de la méthode Suzuki, l’a initié à la musique par l’écoute et la reproduction plutôt que par le solfège. Néanmoins passé par le conservatoire de Boulogne-Billancourt dans la classe de Xavier Gagnepain et par le CMDL
dans celle de Didier Lockwood, il s’est détourné des académismes en privilégiant l’improvisation. Membre de la formation d’André Manoukian, collaborateur de Youn Sun Nah, Lou Tavano ou Sélène Saint-Aimé, il a également enregistré avec le quartet Cuareim, collaboré avec Thierry Eliez et participé au quartet Altérité avec Édouard Ferlet, Naïssam Jalal et Sonny Troupé. Il a 38 ans.
Il faut traverser un océan et rejoindre le centre du Brésil pour trouver trace de Matheus Donato. Grandi à Brasilia avec des parents férus de Bach, Wagner et Villa-Lobos, entré au conservatoire pour y apprendre la guitare classique, il avait 10 ans quand il a éprouvé un coup de foudre pour le cavaquinho dont jouait un copain à l’église. Adoptant illico la petite guitare d’origine portugaise, devenue emblématique du choro, une expression instrumentale populaire émergée au XIXe siècle, fondement des musiques brésiliennes. Fréquentant désormais la meilleure école nationale qu’est le Clube do Choro de Brasilia, Matheus Donato était encore adolescent quand il a rencontré le mandoliniste Hamilton de Holanda, devenu son maître. En France depuis trois ans, il a 25 ans.

La cage d’escalier, donc. Pour que ces deux trajectoires se rencontrent avec suffisamment d’élan pour provoquer la fission des sons et la dilatation des sens, il faut un concours de circonstances. En l’espèce, un immeuble parisien assez mal insonorisé pour que le violoncelliste entende, depuis le palier, le cavaquinho du voisin nouvellement installé. Les présentations faites, ils ont vraiment fait connaissance sur Choro negro de Paulinho da Viola, à partir de quoi leur duo s’est échafaudé sur des compositions de Pixinguinha ou des standards de jazz. L’idée de constituer un répertoire original s’est nouée avec l’intention de jouer cette partition sur terrain neutre, ni vraiment jazz ni vraiment choro, où l’improvisation côtoierait la musique contemporaine en se parant de couleurs chambristes. Depuis leur cage d’escalier, Guillaume Latil et Matheus Donato sont partis ailleurs.
Le violoncelle et le cavaquinho ont les cordes en commun. Guère plus. Timbre étendu, le premier est enveloppé du prestige séculaire de sa noble extraction dans les œuvres de Beethoven ou de Dvořák ; alors que le second, étriqué dans son registre aigüe, a été adopté par le peuple brésilien pour exprimer les sentiments et les souffrances, comme dans Chora cavaquinho d’Orlando Silva (1935) : « Et n’ayant plus d’espoir / À la mort, tu vis en pensant / On dirait un enfant innocent / Un
pauvre cavaquinho qui pleure tristement. »
Musique savante, musique populaire, « musique tout court », proposent Guillaume Latil et Matheus Donato qui jouent de ce contraste. Leur démarche évoque Maria João Pires interprétant Mozart. Encore fallait-il écrire les bons arrangements pour que s’harmonisent les graves de l’un et les aigües de l’autre, les legatos de l’un et les notes pincées de l’autre, enfin leurs textures respectives. S’y ajoute la question de l’archet ou du pizzicato pour le violoncelliste, tandis que Matheus Donato a adopté un cavaquinho à six cordes, contre quatre le plus souvent, une particularité rapprochant l’instrument de la mandoline, « une très mauvaise idée qui fonctionne très bien » comme il aime plaisanter sur scène.

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